Jenna Martin Rossi : “le temps du geste”

Jenna Martin Rossi (1989) est une artiste française dont la pratique se situe à la croisée de la peinture et de l’art textile. Après des études de design textile, un voyage initiatique en Amérique du Sud, puis sept années au sein de la Maison Lesage (Métiers d’Art Chanel), elle développe une recherche personnelle nourrie par une formation en art-thérapie. Son travail associe peinture, tissage et broderie dans une exploration sensible de la matière, du geste et du temps.

Interview par Isabelle Fabre Chabrat

Un des éléments fondateurs de votre parcours semble avoir été votre voyage en Amérique du Sud lorsque vous aviez 20 ans ?

En effet. Après mes études de design textile, j’avais envie de découvrir les techniques artisanales d’Amérique du Sud. Je suis arrivée en Argentine, puis j’ai voyagé en Patagonie et au Chili. J’y ai fait de nombreuses rencontres et, finalement, c’est en Bolivie, sur un marché à Potosí, qu’un événement déterminant s’est produit.

J’y ai rencontré une famille quechua. La grand-mère ne parlait que le quechua, sa petite-fille parlait un peu espagnol, et la famille a accepté de nous accueillir dans son village. Chaque jour, j’ai appris auprès d’elles les techniques traditionnelles de filage de la laine, de teinture et, bien sûr, de tissage.

Est-ce une technique vraiment particulière ?

Oui, tout à fait. Leur métier à tisser est différent du nôtre. Il y a toujours une chaîne et une trame, mais la manière de monter le métier et de travailler est très spécifique. Les points sont extrêmement minutieux, et surtout, le tissage est porteur d’une symbolique très forte.

Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est qu’elles ne travaillent pas à partir d’un dessin préparatoire. L’artisane commence à tisser, et le motif apparaît progressivement au fil du travail. Bien sûr, les formes et les symboles appartiennent à leur culture, mais il y a une part d’émergence qui est fascinante.

Les couleurs, elles aussi, sont très vives et issues de procédés naturels. Et puis il y avait cette transmission extraordinaire : elle ne passait presque pas par les mots. Nous ne parlions pas la même langue, alors tout se faisait par l’observation, les gestes, la répétition. J’ai dû mettre de côté mon impatience, accepter de ne pas comprendre immédiatement, prendre le temps de regarder, d’apprendre et de respecter leur rythme. Cette expérience a été extrêmement riche.

Comment avez-vous intégré cela à votre pratique actuelle ?

D’abord, le rapport aux matières naturelles. Même si ce ne sont pas les mêmes matériaux, puisque j’utilise principalement du chanvre, de la jute, du lin et parfois seulement de la laine, cet ancrage dans des fibres vivantes et naturelles est resté essentiel pour moi.

J’ai également retenu leur rapport au temps. Elles travaillent avec des fils extrêmement fins, et leurs tissages demandent des jours, des semaines de travail. Dans ma pratique, il y a aussi cette volonté de sortir d’une logique de rentabilité ou d’efficacité à tout prix. Mes tissages mêlent fils fins et bandes de tissu, mais ce qui m’intéresse surtout, c’est de retrouver un rapport au faire qui ne soit pas gouverné par le temps productif.

J’essaie de déplacer l’attention du résultat vers le processus lui-même, de rester dans une temporalité différente, presque suspendue. Le fait-main est directement lié à cette démarche : il implique une présence, une lenteur et une attention particulières.

Et dans la teinture ?

J’aimerais beaucoup développer davantage le travail avec les pigments naturels. Pour l’instant, j’utilise principalement de l’acrylique, mais mon souhait serait de fabriquer moi-même mes couleurs, de poursuivre cette recherche autour des matières et des procédés naturels.

À votre retour d’Amérique du Sud, vous intégrez la Maison Lesage. Que vous a apporté cette expérience ?

À mon retour, j’ai intégré la Maison Lesage ( Métiers d’Art Chanel). J’y suis arrivée avec tout ce que ce voyage en Amérique du Sud avait nourri en moi : un rapport sensible à la matière, au geste et au temps.

Après une formation en broderie traditionnelle, j’ai rejoint l’équipe de création. Je réalisais des échantillons de broderie et de tissage destinés aux maisons de couture : Chanel bien sûr, mais aussi Dior, Valentino et d’autres grandes maisons.

En broderie, je travaillais principalement avec deux outils que j’utilise encore aujourd’hui : l’aiguille et le crochet de Lunéville. Le choix de l’un ou de l’autre dépend toujours de la matière et du rendu recherché. Par exemple, je travaille souvent le fil de soie au crochet de Lunéville ( voir L’oiseau et les pierres ), tandis que certaines pièces, comme Peau à Peau, sont réalisées à l’aiguille.

Pendant les périodes de collection, nous participions également à la réalisation des modèles destinés aux défilés. Nous travaillions avec une grande variété de matériaux : fils, perles, sequins, paillettes… C’était une broderie extrêmement exigeante, où la maîtrise technique allait de pair avec une recherche permanente d’innovation et de modernité.

Comment êtes-vous passée de cet univers textile à une pratique artistique plus personnelle ?

La peinture a toujours été présente en arrière-plan. En réalité, c’était même mon premier désir. Mais lorsque j’étais jeune, elle m’intimidait. J’ai choisi de m'orienter vers les arts appliqués plutôt que vers les arts plastiques, sans doute parce que ce cadre me paraissait plus rassurant.

Pendant toutes mes années chez Lesage, cette envie de peindre est restée vivante. J’avais le désir de créer des pièces uniques, plus personnelles, mais le rythme du travail ne me laissait pas vraiment l’espace nécessaire pour explorer cette voie.

Le véritable tournant est venu lorsque j’ai quitté Lesage pour entreprendre une formation en art-thérapie. Dans ce cadre, nous étions amenés, lors d’ateliers, à engager un travail créatif personnel très approfondi, et j’ai choisi de le faire en arts plastiques.

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